30 juillet 2009

UNE VOIE PRESQUE NORMALE

PRÉAMBULE

Nous bouillons d’impatience, les yeux rivés sur les prévisions météo, guettant le prochain créneau favorable. Tout est organisé (remplacement au travail, équipements,…) pour pouvoir saisir la première opportunité qui se présentera. Chaque soir nous révisons la confection des nœuds (encordement, chaise, pécheur…). Nous prévoyons un départ imminent. Nous avions prévu de reconnaître le début du parcours le Jeudi 23 juillet mais la météo est exécrable. Nous rongeons nos freins… Une fenêtre météo anticyclonique est enfin annoncée pour le week-end du 25 et 26 juillet 2009. Seul hic, un vent fort est prévu en altitude. Il devrait faiblir le dimanche mais nous préférons tenter l'ascension le samedi afin de pouvoir « récupérer » le lendemain mais aussi (et surtout) pour nous laisser une porte de sortie si d’aventure nous venions à être obligé de « squatter » un refuge samedi soir…

 

L’ASCENSION

3 h30. Rendez-vous à l’entrée de Saint Gervais. PascalitoPascalito et Jo ne sont pas là, victimes d'un malentendu (ils croyaient que l'ascension aurait lieu dimanche...)

4 h30. Baskets aux pieds, bâtons à la main, lampes frontales allumées, nous laissons nos véhicules au parking de Crozat à la sortie du village de Bionnassay. Nous atteignons rapidement la gare du Tramway du Mont Blanc de Voza. Un raide et tortueux chemin nous conduit à la gare de Bellevue. Là, nous préférons suivre les rails du TMB jusqu’au Nid d’Aigle. Nous débusquons quelques bouquetins peu farouches mais visiblement intrigués par notre présence si matinale.

nuit   tmb bouc

La gare du Nid d’Aigle est atteinte vers les 6 h30 (Nous y aurions été vers les 8 heures si nous avions pris le premier TMB au Fayet.) Le jour s’est levé et nous y voyons clair maintenant. Un panneau nous indique la direction à suivre. Cela sera le premier et le dernier que nous verrons.

pano

Il faudra se fier à notre topo, aux vieilles traces de peinture rouge encore visibles sur quelques pierres et aux nombreux cairns encore debouts. En 2002, j’étais redescendu du Mont Blanc par cette face (après une ascension par les 3 Monts) mais je n’ai plus grands souvenirs du parcours emprunté. Nous passons devant deux tentes et empruntons un sentier en lacets qui longe le Désert de Pierre Ronde. Il débouche sur l’ancienne baraque forestière des Rognes. Nous faisons des pauses régulières pour boire et s’alimenter. Nous marchons d’un pas lent mais décidé. Nous franchissons quelques blocs rocheux. Le sentier serpente en s’élevant jusqu’au glacier de Tête Rousse. Une guirlande de drapeaux à prières tibétains flotte au vent, envoyant ses incantations vers Chamonix encore plongée dans l’obscurité matinale.

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Il est environ 8h 15. Nous rencontrons le premier Humain de la journée, un tchèque qui renonce au sommet car il doit rentrer chez lui. Nous changeons nos chaussures, remplaçant nos confortables baskets de trail par nos grosses chaussures de montagne. Hubert et moi chaussons nos Sportiva Népal flambante neuve, à peine étrennées. Les bâtons de marche sont repliés et rangés dans les sacs. Nous longeons le glacier puis le traversons en diagonale sans mettre les crampons. Un hélicoptère valse au dessus du refuge de Tête Rousse avant d’y déposer un énorme ballot d’approvisionnement. Deux virages dans la rocaille nous emmènent rapidement au fameux et tant redouté Couloir du Goûter. Passage funestement appelé par les alpinistes : le Couloir de la Mort. Cette appellation se passe de commentaires. C’est le passage délicat et périlleux de l’ascension. Le danger vient des chutes de pierres qui dévalent le couloir dans de meurtriers ricochets. De nombreux montagnards y ont laissé leur vie. Pas plus tard le week-end dernier où 3 alpinistes lituaniens ont dévissé et chuté vers le glacier de Bionnassay… Prudence et vigilance sont de mise. A notre arrivée, une cordée de 3 Espagnols hésite à franchir le passage. Il a neigé dans la nuit, du coup, le couloir est recouvert de neige. La partie centrale est bien glacée. Nous mettons nos crampons acier. A ce moment là, une pluie de cailloux dégringole dans la pente. Certains sont énormes, de la taille d’une marmite. Tout le monde se met rapidement à l’abri derrière un gros rocher et vérifie instinctivement la présence de son casque sur sa tête. Les grosses pierres laissent la place à des petites, puis plus rien. Silence et calme presque inquiétants… ça commence à bouchonner, entre temps, de nombreux alpinistes sont arrivés et attendent leur tour. Les Espagnols décident de tirer une corde pour s’assurer en cas de chute. Un câble aérien est tendu au dessus du franchissement mais il est trop haut pour pouvoir l’atteindre. En temps normal, la hauteur de neige est telle qu’il est possible de se vacher dessus. Nous profitons de l’accalmie passagère et de l’affairement des hispaniques pour traverser, les yeux tournés vers le haut, guettant l’hypothétique chute du moindre caillou. Séquence frissons. Les cœurs s’accélèrent. D’un côté, il ne faut pas s’attarder dans le coin, d’un autre côté il faut veiller à ne pas glisser. Nous ne sommes ni encordés, ni vachés (ce qui, d’après la signalétique en place, est préférable). Crampons et piolets s’ancrent nerveusement dans la glace. Un court passage assez exposé, présentant de prises, nous occasionne quelques sueurs froides. En quelques secondes, nous sommes sur la rive opposée, bien soulagés.

glacier  glac_2  cm

Nous apercevons maintenant le Refuge du Goûter, perché tout en haut. Sa carcasse en alu le fait briller de mille feux. Il est environ 9 h15. Copiant sur nos prédécesseurs, nous gardons nos crampons aux pieds et commençons à nous frayer un passage entre les énormes blocs rocheux. La marche devient escalade. Il faut souvent s’aider des mains. Des mains-courantes en acier aident à la progression et rassure les alpinistes les moins aguerris à ce type d’évolution. L’ambiance haute-montagne commence a se dessiner. Les rochers sont recouverts d’une fine pellicule de neige fraîche. La vue plonge vertigineusement sur le glacier de Bionnassay d’où émergent de nombreux séracs ressemblant à des gâteaux géants. Par moment, des bruits sourds de craquements se font entendre. Pour grimper les rochers, il faut lever les genoux. Les cuisses commencent à accuser la fatigue mais la motivation et l’excitation sont à son comble. Même si l’on a perdu un peu de temps dans le passage du Couloir, nous tenons notre timing. Je murmure à Hubert que je suis très confiant en ce qui concerne la réussite de notre projet… Il est 10 heures maintenant. Nous grimpons avec enthousiasme mais le refuge parait désespérément hors d’atteinte. Le parcours est ludique. L’idée de marcher et de grimper des rochers avec des crampons aux pieds m’avait, au départ, rendu sceptique. J’avais imaginé une progression en recherche constante d’équilibre, un peu comme avec des talons aiguilles aux pieds. Mais la réalité est tout autre, les appuis sont francs et sécurisants. Nous commençons à croiser des cordées qui amorcent leur redescente après une nuit au refuge. Toutes les langues sont parlées. A quelques rares exceptions près, la jovialité ne s’affiche pas sur leurs visages. Les alpinistes, sûrement fatigués et perdus dans leurs altières pensées, sont peu souriants. Hubert, lui, lance de radieux « bonjours » à tout va, sans toujours récolter de réponses.

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A 12 h15, nous finissons par arriver au Refuge du Goûter. Nous ne sommes pas seul ça grouille de monde. Nous trouvons un coin au sec sur le toit métallique du dortoir pour nous reposer et manger nos sandwiches. Il fait très chaud, le soleil rayonne et réverbère sur la neige. Bien sur, aucun de nous trois ne pense à s’enduire de crème solaire… J’active les autres pour qu’on ne traîne pas trop dans le coin. Je sais qu’il y a encore pas mal de route à faire. L’équipe n’a pas l’air trop fatiguée, personnellement je me sens en pleine forme, tout juste je perçois une légère douleur dans les tempes. Nous sommes quand même à 3 800 m d’altitude. Par précaution, sentant un mal de tête poindre, j’avale un Diamox (médicament ciblé contre le mal aigu des montagnes). Le repas rapidement englouti nous nous encordons et, vers les 12 h30, nous reprenons la marche avec entrain. Un premier raidillon nous calme aussitôt. On trouve un rythme commun de manière à ce que la cordée évolue sans s’époumoner. Nous débouchons sur un premier replat où pullulent de nombreuses tentes légères protégées par des murs en briques de neige. Un véritable camping sauvage !... Une première petite bosse se présente, suivie d’une légère descente. De part et d’autre des traces que nous suivons le paysage est grandiose. Magnifique. Immaculé de blanc. Sur notre droite, l’Aiguille de Bionnassay, majestueuse avec sa crête effilée. Sur notre gauche, la vallée de Chamonix en contrebas, l’Aiguille du Midi, le Tacul. En face de nous, une grande pente assez raide, large comme une piste de ski des Saisies, qu’il va nous falloir gravir. C’est la face Nord Ouest du Dôme du Goûter. Je re-fixe correctement mon baudrier qui a tendance a glisser sur mes fesses.

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C’est là que, subitement, sans signe annonciateur, je me sens tout patraque. Une énorme céphalée me foudroie le crâne. Des nausées me soulèvent le cœur et me donnent envie de vomir. J’ai des remontées gastriques déplaisantes qui me laissent un goût de « pain au chocolat » dans l’arrière- gorge. (le goût du pain au chocolat n’est, à priori, pas désagréable mais, à ce moment là, il m’a paru infecte !...). Je baille aux corneilles, j’ai sommeil au point d’avoir envie de me coucher à même la neige. Ces symptômes là, j’ai bien peur de les reconnaître, ce sont ceux du MAM, le mal aigu des montagnes.

Je me sens atone, sans énergie. Le pire est que j’ai du mal à trouver ma respiration. Mes jambes sont vaillantes, sans douleurs de fatigue, mais j’ai l’impression que l’oxygène n’arrive plus aux muscles. Je ralentis le pas et j’hyperventilehyperventile espérant compenser la qualité de l’air par la quantité. Rien n’y fait. C'est ce qu'on appelle dans le jargon médical : l'arythmie. Si lève la tête un peu trop vite, je suis en proie à des déséquilibres. Je vacille et pars en zigzag. Je dois m’arrêter tous les 20 pas pour reprendre mon souffle et calmer ma respiration. J’halète comme un vieux tuberculeux. La première chose que je me dis dans ma tête est  « mauvaise limonade ! » (Expression marseillaise qui signifie que ce qui m’arrive n’est pas très bon pour la suite…). A ce moment là, je sais que je n’irai pas au sommet. C’est une certitude. Je lutte comme un damné pour arriver en haut de cette satanée côte qui jamais ne finit. Michel me conseille de l’affronter en faisant des lacets plutôt que de m’obstiner à monter droit dans la pente. C’est une évidence que mon cerveau harassé a bêtement négligée. Du coup, même si notre progression s’en trouve ralentie, je souffre et souffle un peu moins. Mais, mon mal de tête s’empire. J’ai envie de vomir mais rien ne remonte de mon œsophage si ce n’est quelques brûlures. Je fais de plus en plus de pauses. Quand je me retourne vers mes collègues, l’air désolé, je vois Hubert courbé sur ses bâtons ou assis dans la neige, en train de récupérer. Michel, stoïque, a l’air de mieux tenir le coup que nous. Chaque halte est l’occasion d’admirer l’environnement. Quand on marche, les yeux sont rivés sur nos chaussures. Quand on s’arrête, on peut enfin découvrir ce qui nous entoure. D’énormes séracs bleutés s’amoncellent sur les côtés. De larges et profondes crevasses tailladent le glacier. La beauté de leur forme m’a d’égal que leur dangerosité supposée. Le ciel est d’un bleu azur impertinent. Arrivé en haut de cette première difficulté, j’annonce à mes compagnons que je suis à bout et que je vais devoir renoncer. Ces derniers ne sont pas dupes, ils ont bien compris la situation. Pourtant, ils m’encouragent à m’accrocher, me disent que cette allure lente leur va très bien. Ils allègent mon sac à dos. Michel récupère mon Camel Back lesté de 2 litres d’eau. Hubert me déleste de mes baskets et autres bricoles. Nous nous alimentons à grand coup de sucre rapide. Michel sort de son sac son arme secrète : une tablette de chocolat suisse !... J’apprécie grandement leur aide et leur dévouement. Une amitié et solidarité certaines nous unit. A ce stage là, vu ce qu’ils endurent aussi de leur côté, on peut parler de fraternité. FRERES DES CIMES. Pour l’instant nous ne voyons pas encore le sommet tant convoité. L’objectif que je me fixe alors est d’atteindre le col pour que je puisse montrer la suite du parcours à mes acolytes. Je sais que je ne pourrai pas aller plus loin. Mes mauvaises sensations empirent. Je sens le dégoût m’envahir, je n’ai plus de plaisir à marcher. En 2002, lorsque j’avais fait l’ascension avec mon ami Coolmax et des membres du CAF AlbertvilloisAlbertvillois, j’avais déjà eu les mêmes symptômes mais j’avais pu tenir jusqu’au sommet. Là, je perçois que je suis sur le point d’atteindre mes limites. Ce n’est pas une question de forme physique, ni de motivation, juste un mur dans lequel je me heurte. Nous sommes à 4 200 m et il reste quand même 600 m de dénivelé à monter. Et puis, je sais qu’après il va nous falloir redescendre jusque dans la vallée, soit 7 à 8 heures de marche. Dans l’état ou je suis, cette perspective me fait froid dans le dos.  A contre cœur, je préfère faire preuve de sagesse et je décide de me traîner jusqu’au col et de m’y arrêter.

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Nous nous dirigeons vers le Col du Dôme. Un fort vent est soudain perceptible. Il souffle au moins à 60 km/h, cinglant nos visages. Nous franchissons une rimaye et traversons la pente douce du versant Nord Est du Dôme. Nous faisons une pause à l’abri du vent. Pendant que mes compagnons reprennent des forces, je leur explique ma décision. Eux feront le sommet, moi je redescendrai, seul ou en me greffant sur une cordée descendante, les attendre au refuge. En face de nous, on peut voir l’abri Vallot et les pentes raides de l’Arête des Bosses. Les yeux humides d’émotions, nous nous embrassons et partons chacun de notre côté. Je les regarde s’engager vers le tronçon final et ce n’est qu’à ce moment là que je réalise vraiment qu’ils sont en train d’accomplir un véritable exploit. Connaissant leur mental et leur endurance, je suis intimement convaincu qu’ils vont atteindre le sommet, le point le plus haut de l’Europe ! Ils vont souffrir mais ils vont réussir. Ils attaquent les Bosses du Dromadaire. (Après, cela sera au tour de la Grande puis la Petite Bosse. Et, pour finir, la magnifique arête sommitale… Ils atteindront le sommet fort venté à 16 h50 et enchaîneront la descente quelques minutes après).

MICHEL_SUMMIT  SUPER_HUB_ON_THE_TOP_OF_EUROPE  THE SUMMITERS !

De mon côté, j’entame la redescente vers le refuge. Seul au milieu de cet océan de neige et de glace. J’emprunte scrupuleusement les traces de l’aller. Enfin, pas si seul que ça puisque un corbeau noir, un courpatas d'altitude, m'accompagnera pendant un petit moment, pas pour m'apporter un quelconque soutien mais dans l'espoir de récupérer quelques miettes de nourriture... Je croise quelques cordées, qui malgré l'heure tardive, se dirigent vers le sommet. La vue est exceptionnelle. Des bancs de nuages tapissent le fond de vallée. J’ai l’impression d’être comme en suspension dans les airs. Je flotte…

courpat Mon ami, le courpatas.

Je m’attarde pour admirer séracs et crevasses géantes qui bordent l’itinéraire. La Haute Montagne fascine. C’est un milieu particulier. Particulier et fermé. Un microcosme. Seuls les alpinistes la fréquente. Les alpinistes sont une espèce endémique. Ici, pas de touristes, pas de badauds, pas de fleurs, pas d’arbres. Tous ceux qui évoluent en altitude doivent éprouver ce sentiment d’immensité. De grandeur. De démesure. Là haut, tout prend une autre dimension, une autre appellation: une randonnée est une ascension. Une bande d'amis, une cordée. Une montre, un altimètre. Un bâton, un piolet. Un mal de tête, un demi-tour...

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La neige est ramollie par le soleil mais le vent la rend consistante. J’arrive vers les 15 h45 au refuge bondé de monde et, là, commence ma longue attente. Je m’allonge, au soleil, sur la toiture du dortoir. Je m’assoupis quelques minutes en écoutant la conversation de mes voisins qui parlent de Marathon des Sables et de Népal. Je me réveille en sursaut, la tête brûlante et le corps parcouru de frissons. Je réalise que je n’ai toujours pas mis de crème solaire et je m’affaire vite à y remédier. Je passe le temps comme je peux. Je bois, mange, range mon sac, essaie de téléphoner (mais le réseau est saturé). J’observe nombreux alpinistes qui arrivent sans cesse. A leurs sacs à dos sont accrochés tentes et duvets. Ils se dirigent vers la zone de bivouac. Mes pensées vagabondent. Je réfléchis, entre autre, aux notions de renoncement, de discernement, d'entêtement, d’évitement. [voir Chapitre «ATTENTE AU GOÛTER»]. J’essaie de ne pas penser que ma place est la haut avec mes amis et je savoure l’instant présent. Je suis ici, à 3 800 m d’altitude, loin des préoccupations terrestres. Je tutoie l’Aiguille de Bionnassay. Je fais partie de cette bande de privilégiés qui se détachent, l’espace d’un instant, du Monde.

Avec l’amorce de la descente et la perte d’altitude (400 m), je me sens un peu mieux. Ma tête est toujours prise dans la mâchoire d’un étau mais le repos pris me fait du bien. J’appréhende avec plus d’optimisme la fin de la descente. Il est maintenant presque 17 h. Je pense à mes camarades et je suppose qu’ils ne doivent pas être loin du sommet. Je suis à la fois content et fier pour eux. Tout comme je suis content et fier de les avoir accompagné jusque là. Je n’éprouve aucune impatience, j’attends sereinement leur retour. Vers les 18 h, je laisse mon sac au refuge et je pars à leur rencontre. Je me sens beaucoup mieux. Je vais jusqu’à la face du Dôme. Je les aperçois descendre au ralenti la pente. Je reconnais la veste orange (flambante neuve) d’Hubert qui ouvre la marche. Nos retrouvailles sont émouvantes et chaleureuses.

18 h45. Après une courte pause devant le refuge, nous entamons la descente. Nous ne nous encordons pas et seul Hubert garde ses crampons aux pieds. Nous dévalons les blocs rocheux en nous tenant fermement aux câbles. Ces derniers nous évitent bon nombre de glissades. Nous tentons de rester vigilant et de faire attention a chacun de nos appuis car, nous le savons, c’est dans la descente que les accidents arrivent. Fatigue accumulée, euphorie, excitation, concentration qui se relâche… sont autant de facteurs de chutes. Et ici, la chute ne pardonne pas… Nous nous faufilons dans ce chaos de pierres. Un Japonais nous poursuit en criant. On se demande ce qu’il nous veut ?... Une fois au dessus de nous, il nous demande, dans un anglais approximatif, si l’on aperçoit en contrebas un ami à lui. Je me penche un peu et voit une fille assise. Je lui réponds « Yes, there is a girl here ! ». En fait, celle que j’ai pris pour une fille s’avère être un homme… Le Japonais d’en haut doit encore en rire. La descente nous éreinte. Elle parait interminable. Le soleil brille en face de nous. Sur notre droite dévale le Couloir du Goûter. Des pierres n’arrêtent pas de dégringoler. Certaines sont énormes. Ça ne présage rien de bon pour la traversée. Nous croisons un Italien joyeux et démonstratif qui monte au refuge accompagné d’un chien border collie qui grimpe comme un chamois.

Au bout de 45’, nous parvenons à l’entrée du Couloir. Un Anglais, abrité derrière un rocher, attend de s’engager. Il a l’air inquiet mais heureux et soulagé de nous voir. Il vient d’avoir une « bad expérience » avec une « big stone » . Il nous demande comment nous allons faire pour passer ?... Sur ces mots, 4 ou 5 gros cailloux dévalent la pente dans un bruit de fracas. Les pierres ricochent et sont projetées dans les airs. Avec la chaleur, le ruisseau glacé de ce matin s’est transformé en un torrent furieux. Il va nous falloir affronter les pluies de pierres et traverser les flots sans glisser dans la pente criminelle. Beaucoup d’obstacles réunis. Nous faisons part de nos interrogations à l’Anglais. Celui-ci, visiblement apeuré, se braque : « The problem is not the water ! The problem is the stones !...”. Son émoi  pourrait prêter à rire si la situation n’était pas si complexe. Le passage est vraiment trop dangereux a cette heure ci. C’est peut être là, la faille de notre projet. J'essaie de m'inscrire dans une logique de solutions, plutôt qu'une logique de problèmes. Des solutions d'ailleurs, je n'en vois qu'une : vu que l'on ne peut pas affronter les difficultés, autant les contourner. Je propose aux autres de poursuivre la descente à l’abri plutôt que de traverser le couloir. Tout le monde accepte ma proposition, y compris l’Anglais qui se hâte de nous emboîter le pas. Nous dévalons un pierrier qui s’effrite, désescaladons des parois lisses et arrivons dans le virage du couloir. Là, nous pouvons le traverser en toute sécurité. Ensuite, nous remontons la rive droite en nous agrippant à de solides rochers, un œil toujours braqué vers le haut. L’Anglais se montre véloce et reconnaissant.

Nous atteignons le glacier de Tête Rousse alors que le soleil amorce sa descente. Les couleurs sont exceptionnelles. Le ciel est violet, le glacier orangé. De nombreuses tentes sont plantées près du refuge.

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Nous gardons nos chaussures de montagne aux pieds pour protéger nos chevilles dans la descente. Il est 21 h45. J’appelle Pascalito pour lui raconter notre journée. Il me fait jurer de remonter là-haut avec lui.

La nuit tombe alors que nous arrivons à la baraque des Rognes. Nous allumons nos frontales. Un feu d’artifice, tiré d’on ne sait ou, embrase le ciel au loin. Notre enthousiasme est intact. Malgré tout ce que nous avons vécu dans la journée, nous évoquons déjà de futurs projets : GR 20 Corse, Tour des Murevens, Tour nocturne du Grand Mont…. Nous avons quelques difficultés a retrouver le chemin vers le Nid d’Aigle, nous avançons à l’instinct et au jugé. Finalement, nous arrivons au terminus du TMB. Il est 22 h30. Les rails retrouvés, nous ne les quitterons plus jusqu’à la station du Col de Voza. Ce final est monotone, il nous parait être sans fin. On se demande si l’on a vraiment effectué tout ce chemin dans la matinée ?... Ça descend tout le long, nos jambes commencent à accuser le coup. Des yeux de bouquetins, éblouis par nos lampes, brillent dans la nuit. Nous passons la « maison pourrie », Bellevue, et arrivons enfin à Voza. Nous en déduisons que la motivation réduit les distances et que l’accumulation de fatigue les augmente. Pourtant, les distances sont « sûrement » les mêmes…

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Arrivé à Voza, nous pensons être arrivés, tout au plus une dizaine de minutes pour atteindre le parking de Crozat. Il nous en faudra une quarantaine. Nous arrivons aux véhicules à minuit pile.

Nous éjectons nos grosses chaussures et nos épaisses chaussettes (moment maintes fois rêvés) et retrouvons avec joie nos sandales. Pas la force de faire un dé-briefing. Nous abandonnons Michel qui repart vers Martigny en Suisse et nous rentrons en Tarentaise. Nous parlerons tout le long du trajet pour éviter de nous endormir…

 

EPILOGUE

Les jours qui ont suivi ce périple ont été particuliers. Chacun a récupéré à sa façon.  J'ai mangé comme un ours n'arrivant pas à me rassasier (samedi, j'ai quand même perdu 3,5 kilos). Les courbatures ressenties furent moins importantes que ce que j'avais imaginé. Pareil pour les autres. Par contre, mes joues et mes lèvres ont été bien brûlées par le soleil. Pareil pour les autres... Jusqu’au mardi (inclus), je n’ai pas touché terre. J’avais l’impression que mon corps était dans la vallée mais que ma tête traînait toujours là-haut, dans les cimes. La parenthèse avait du mal à se refermer. Le retour au monde réel, au monde des terriens fut difficile. J’étais ivre de bonheur. J'étais un peu comme si j'avais bu plusieurs ouzo en m'arrêtant juste avant l'ouzo de trop.. Je planais entre terre et ciel. Je flottais sur un petit nuage. Pareil pour les autres sûrement…

QUELQUES CHIFFRES :

19 h de marche / 3 500 m D+ / 24 kms (seulement !) pour Michel et Hub

16 h de marche / 2 950 m D+ pour Jean-luc.

Posté par k2nel1 à 03:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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