30 juillet 2009

LE PHILOSOPHE DES CIMES

Pendant que mes camarades se rapprochaient du sommet, j’attendais allongé sur le toit du refuge du Goûter. Le soleil inondait la place, réchauffant mon corps et mes esprits. Je ne ressentais aucun regret quant à la décision prise, aucune amertume, aucune impatience d’en finir. Je me reposais, je savourais cet instant de quiétude que j’aurais souhaité éternel. Les yeux fermés, les jambes allongées, la respiration assagie, j’essayais de faire le vide dans ma tête encore endolorie et lancinante. Pourtant, des tas d’images de l’ascension se télescopaient. Après les images, ce sont les réflexions qui se mirent à foisonner comme si ce repos forcé devait être mis à profit pour faire le point, sûrement dans l’expectative d’une tentative future…

etat

Dans quel état j’erre ?

Physiquement, j’étais entraîné et préparé. Le rythme lent de notre marche associé au nombreuses pauses effectuées ont fait que je n’ai pas ressenti d’importantes sensations de fatigue dans les membres inférieurs. Pas de douleurs non plus, ni à ma cheville récemment rétablie, ni au dos, ni aux genoux, tout juste une légère gêne au niveau de ma côte suite à ma chute en VTT du week-end dernier.

Mentalement, j’étais des plus motivé. Et par l’ascension et par le défi que nous nous étions lancé.

Par contre, après réflexion, j’ai commis quelques erreurs qui auraient peut être pu m’éviter de devoir faire demi-tour :

A – Mauvaise acclimatation à l’altitude. Sachant que j’avais déjà souffert du MAM en 2002, il aurait été préférable que j’accomplisse 2 ou 3 sommets de 3 000 m avant de tenter le Mont Blanc. Ceci afin d’habituer mon corps à l’altitude et à sa raréfaction en oxygène. En haute montagne, mieux vaut l'immersion que l'incursion.

B - Mauvaise gestion des médicaments. J’ai pris du Diamox comme cela est indiqué dans ce genre d’affection mais je n’ai pas suivi à la lettre les précautions d’usage. J’aurai du en prendre un, en préventif, la veille et ensuite respecter scrupuleusement la posologie. De plus, le cocktail de médicaments ingérés aux premiers symptômes (Diamox, Zomigoro et Célestène) a du provoquer des effets néfastes (sans compter la perturbation de mon estomac…)

C – Mauvaise acceptation du stress : Même si je ne suis pas guide et que je n’avais aucune position hiérarchique dans notre cordée, je me sentais responsable de mes deux compagnons. J’étais le seul a avoir déjà mis les pieds au Mont Blanc, le seul a avoir déjà foulé ses pentes. La Haute Montagne est, on le sait, un milieu à risques et je n’avais pas droit à l’erreur. J’avais ce poids sur les épaules et dans la tête. Des le premier coup de fatigue, j’ai de suite pensé aux longues heures et aux dangers de la descente, ce qui m’a rajouté une pression et un stress supplémentaire.

D – Mauvaise organisation des repos. Stressé par la tenue de notre timing, j’ai effectué peu de pauses. Le pire ayant été la halte de midi qui n’a pas duré plus d’un ¼ d’heure.

E – Mauvaise alimentation et hydratation. Compte tenu des efforts physiques effectués, j’ai peu mangé et bu comparativement aux autres.

F – Mauvaise protection contre le soleil. Je ne sais pas si ce point a joué mais, en tous cas, j’avais l’impression d’avoir une poêle à frire sur la tête.

G – Mauvaise appréciation du matériel. J’ai trop emporté de matériel (vêtements, eau,…). Mon sac était bien trop volumineux et lourd. Pourtant, je connais l’importance du poids dans les longues marches. Que ce soit en rando, en trail, en parapente, j’ai toujours été un adepte du « light » à condition que la légèreté n’interfère pas avec la sécurité. Dans mon livre « Drôle d’Oiseau », j’avais d’ailleurs intitulé un chapitre : L’esprit de la Plume.

drapo

Entêtement ou renoncement ?

En m’accrochant un peu, aurai-je pu atteindre le sommet ? A quoi bon se poser cette question… La sagesse veut que l’on se dise que la décision que l’on prend à un moment M était la bonne et la seule à prendre. Les regrets, les remords n’ont pas leur place en montagne. Encore moins en haute-montagne. Encore encore moins a postiori.

« Il faut savoir faire preuve de discernement », c’était le crédo du regretté Patrick Berhault. Il faut savoir faire la part des choses, appréhender ses limites, se dire STOP.

Il y a ce que Denis Riché appelle « La petite Mort » (dans sa chronique sur le dernier numéro d’Endurance Mag). Il faut (je cite ) « avoir les ressources (la lucidité, la clairvoyance) pour prendre le recul nécessaire et l’aptitude à mesurer l’intégralité des conséquences de nos actes ». L’enthousiasme, l’excitation, la grandeur du projet… inhibent souvent l’évidence. Les Dieux de l’Ordalie ont souvent mauvaise influence sur nous. Dans ces moments extrêmes d’euphorie, pour aller au bout de son projet, on pourrait aller jusqu’à « prendre d’énormes risques » sans vraiment évaluer l’issue fatale de notre obstination.

La réussite d’un défi comme notre PMB n’était pas à 100% garantie. Heureusement d’ailleurs. Cela serait trop facile de se dire que tout est acquis d’avance. De se dire que l’on veut monter au sommet du Mont Blanc et d’y arriver sans soucis aucun. Pour réussir, il faut accepter l’éventualité d’un échec. L’échec, le renoncement, la défaite, le fiasco… quelque soit le nom qu’on lui donne… fait partie du jeu. Car, tout ça n’est qu’un JEU, qu’une partie de plaisir en solitaire ou avec des amis. Il ne faut pas donner plus d’importance aux choses (même si ce sont de véritables exploits) que ça.

Il ne faut pas vivre dans le passé. Dans le regret, dans l’auto flagellation, dans le « j’aurai du… », dans le repentir. Au contraire, il faut se projeter dans le futur. Penser aux prochaines tentatives. L’échec est formateur, certainement plus que la réussite. Il doit servir à se construire, a construire ses prochains projets avec plus de minutie. On apprend beaucoup des ses erreurs, entre autre éviter de les reproduire… L’échec est une grande leçon de sagesse et d’humilité. Il doit être constructif et non vécu comme une humiliation. C’est le fameux « tout ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort ! ». Renoncer, c’est reculer… mais, c'est reculer pour mieux sauter.

Certes, j’ai ressenti sur le moment, et les jours qui ont suivi, non pas de la déception mais de la frustration. J’avais eu le gâteau mais il me manquait la cerise. J’avais un goût d’inachevé dans ma bouche. Mais cette insatisfaction (certainement normale) a petit à petit laissé place au contentement. J’avais quand même réalisé un périple fantastique. Le non-accomplissement du sommet ne devait pas me faire oublier tout le reste. Il y a un avant et un après au 4 808 mètres. Ma mésaventure illustrant à merveille le proverbe de mon blog : « Il n’y a pas de chemin vers le bonheur, le bonheur est le chemin ». Le bonheur ne se trouve pas seulement au sommet. Il se situe dans toute l’ascension.

J’arrive à un stade où j’accepte tout ça. Ce ne sont pas de simples mots destinés à masquer mon renoncement, voire ma fuite en arrière. La Haute Montagne conduirait-elle à la sagesse ?...

sourire

Plaisir et souffrance ?

Eternelle question à laquelle nous avons toujours du mal à répondre. Pourquoi trouve –t-on du plaisir a souffrir ainsi ? Pourquoi s’inflige –t- on de tels calvaires ?... Sommes nous des skatanovistes ? Des masochistes ?... Pourquoi, au lieu de couler de paisibles moments sur nos canapés, chaises longues ou autres serviettes de plages, allons nous affronter les pentes raides, les sentiers escarpés, l’altitude, le froid, la fatigue ?... Pourquoi allons nous nous mettre dans des situations parfois limites ? Pourquoi prenons nous tant de risques ?...

« Nous vivons ainsi non pas pour abréger nos vies mais, au contraire, pour les intensifier ! », voila une devise qui pourrait être un début de réponse. Flirter avec le danger, avec l’exploit, nous remplit d’endorphines. On projette, on vibre, on frissonne, on partage. On se sent vivre intensément, mieux : notre vie prend ainsi un SENS. Dans le fond de nous même, nous savons pourquoi nous endurons tout cela, pour SE SENTIR VIVANT, tout simplement. Une vie sans projets, sans décharges d’adrénaline, sans ambitions, sans rêves, sans accomplissements… est elle une vie ???...

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L'altitude rendrait-elle philosophe ???... Il était temps que mes amis reviennent me tirer de là.

Posté par k2nel1 à 02:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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